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Littérature

Relativisme culturel dans notre société de consommateurs

Par INES CUSSET, publié le dimanche 11 décembre 2016 07:25 - Mis à jour le dimanche 11 décembre 2016 07:25

Ce texte a été présenté et choisi par Souheil El Hamoui

Alain Finkielkraut 
La défaite de la pensée
 

Une paire de bottes vaut Shakespeare

Les héritiers du tiers-mondisme ne sont pas seuls à préconiser la transformation des nations européennes en sociétés multiculturelles. Les prophètes de la postmodernité affichent aujourd’hui le même idéal. Mais tandis que les premiers défendent, face à l’arrogance occidentale, l’égalité de toutes les traditions, c’est pour opposer les vertiges de la fluidité aux vertus de l’enracinement que les seconds généralisent l’emploi d’une notion apparue voici quelques années dans le monde de l’art. L’acteur social postmoderne applique dans sa vie les principes auxquels les architectes et les peintres du même nom se réfèrent dans leur travail: comme eux, il substitue l’éclectisme aux anciennes exclusives; refusant la brutalité de l’alternative entre académisme et innovation, il mélange souverainement les styles; au lieu d’être ceci ou cela, classique ou d’avant-garde, bourgeois ou bohème, il marie à sa guise les engouements les plus disparates, les inspirations les plus contradictoires; léger, mobile, et non raidi dans un credo, figé dans une appartenance, il aime pouvoir passer sans obstacle d’un restaurant chinois à un club antillais, du couscous au cassoulet, du jogging à la religion, ou de la littérature au deltaplane.


S’éclater est le mot d’ordre de ce nouvel hédonisme qui rejette aussi bien la nostalgie que l’auto-accusation. Ses adeptes n’aspirent pas une société authentique, où tous les individus vivraient bien au chaud dans leur identité culturelle, mais à une société polymorphe, à un monde bigarré qui mettrait toutes les formes de vie à la disposition de chaque individu. Ils prônent moins le droit à la différence que le métissage généralisé, le droit de chacun à la spécificité de l’autre. Multiculturel signifiant pour eux abondamment garni, ce ne sont pas les cultures en tant que telles qu’ils apprécient, mais leur version édulcorée, la part d’elles-mêmes qu’ils peuvent tester, savourer et jeter après usage. Consommateurs et non conservateurs des traditions existantes, c’est le client-roi en eux qui trépigne devant les entraves mises au règne de la diversité par des idéologies vétustes et rigides.
« Toutes les cultures sont également légitimes et tout est culturel », affirment à l’unisson les enfants gâtés de la société d’abondance et les détracteurs de l’Occident. Et ce langage commun abrite deux programmes rigoureusement antinomiques. La philosophie de la décolonisation reprend à son compte l’anathème jeté sur l’art et la pensée par les populistes russes du XIXe siècle: « Une paire de bottes vaut Shakespeare »: en plus de leur supériorité évangélique, outre le fait, autrement dit, qu’elles protègent les malheureux contre le froid plus efficacement qu’une pièce élisabéthaine, les bottes, au moins, ne mentent pas; elles se donnent d’emblée pour ce qu’elles sont: de modestes émanations d’une culture particulière -au lieu, comme les chefs-d’œuvre officiels, de dissimuler pieusement leurs origines et de contraindre tous les hommes au respect. Et cette humilité est un exemple: s’il ne veut pas persévérer dans l’imposture, l’art doit tourner le dos à Shakespeare, et se rapprocher, autant qu’il est possible de la paire de bottes. Cette exigence se traduit dans la peinture par le minimalisme, c’est-à-dire par l’effacement tendanciel du geste créateur et par l’apparition corrélative dans les musées d’œuvres quasi indiscernables des objets et même des matériaux quotidiens. Quant aux écrivains, ils se doivent d’adopter les canons de cette littérature qu’on appelle mineure, parce qu’à la différence des textes consacrés, c’est la collectivité qui s’y exprime, et non l’individu isolé dans son génie, séparé des autres par sa pseudo-maîtrise: terrible ascèse, et qui défavorise, par surcroît, les auteurs appartenant aux nations cultivées.
 Pour accéder au point de non-culture, pour rejoindre la paire de bottes, ils ont un chemin plus long à parcourir que les habitants des pays sous-développés. Mais courage ! « Même celui qui a le malheur de naître dans le pays d’une grande littérature doit écrire dans sa langue comme un juif tchèque écrit en allemand, ou comme un Ouzbek écrit en russe ; Ecrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier. Et, pour cela, trouver son propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers-monde à soi, son désert à soi » (Deleuze Guattari). Ce nihilisme rageur fait place, dans la pensée post-moderne, à une admiration égale pour l’auteur du Roi Lear et pour Charles Jourdan.  À condition qu’elle porte la signature d’un grand styliste, une paire de bottes vaut Shakespeare. Et tout à l’avenant : une bande dessinée qui combine une intrigue palpitante avec de belles images vaut un roman de Nabokov ; ce que lisent les lolitas vaut Lolita ; un slogan publicitaire efficace vaut un poème d’Apollinaire ou de Francis Ponge ; un rythme de rock vaut une mélodie de Duke Ellington ; un beau match de football vaut un ballet de Pina Bausch ; un grand couturier vaut Manet ; Picasso, Michel-Ange ; l’opéra d’aujourd’hui – « celui de la vie, du clip, du jingle, du spot » (J. Séguéla) – vaut largement Verdi ou Wagner. Le footballeur et le chorégraphe, le peintre et le couturier, l’écrivain et le concepteur, le musicien et le rockeur sont, au même titre, des créateurs. Il faut en finir avec le préjugé scolaire qui réserve cette qualité à certains, et qui plonge les autres dans la sous-culture.
A la volonté d’humilier Shakespeare, s’oppose ainsi l’ennoblissement du bottier. Ce n’est plus la grande culture qui est désacralisée, implacablement ramenée au niveau des gestes quotidiens accomplis dans l’ombre par le commun des hommes – ce sont le sport, la mode, le loisir qui forcent les portes de la grande culture. L’absorption vengeresse ou masochiste  du cultivé (la vie de l’esprit) dans le culturel (l’existence coutumière) est remplacée par une sorte de confusion joyeuse qui élève la totalité des pratiques culturelles au rang des grandes créations de l’humanité. 
Les mots ont beau être les mêmes, la pensée post-moderne est en rupture complète avec la philosophie de la décolonisation. Les tiers-mondistes, à ses yeux, sont des veufs inconsolés de l’âge autoritaire, tout comme les humanistes et les défenseurs de la pureté raciale ou de l’intégrité culturelle. Certains (de Herder à Lévi-Strauss) veulent restituer aux hommes leur livrée perdue ; d’autres (de Goethe à Renan) ne les invitent à s’en défaire que pour les engoncer aussitôt dans un uniforme : à quoi sert-il, en effet, de révoquer la Tradition, si c’est pour imposer, à la place, l’autorité indiscutée de la culture ? Entre un Barrès qui parque les individus dans leur spécificité, et un Benda qui leur prescrit, d’où qu’ils viennent, le même parcours canonique, rituellement ponctué de stations obligatoires – où est le progrès ? L’antiracisme postmoderne démode à la fois Benda, Barrès et Lévi-Strauss et leur oppose à tous trois ce nouveau modèle idéal : l’individu multi-culturel. « La notion d’identité est devenue d’une plus grande complexité. Nos racines sont plongées chez Montaigne étudié à l’école, Mourousi et la télévision, Touré, Kunda, le reggae, Renaud et Lavilliers. Nous ne nous posons pas la question de savoir si nous avons perdu nos références culturelles car nous avons en commun la chance de vivre dans un pays qui est un carrefour et où la liberté d’opinion et de conscience est respectée. La réalité de nos références est un métissage culturel… » (Harlem Désir). 
Vous voilà prévenus : si vous estimez que la confusion mentale n’a jamais protégé personne de la xénophobie ; si vous vous entêtez à maintenir une hiérarchie sévère des valeurs ; si vous réagissez avec intransigeance au triomphe de l’indistinction ; s’il vous est impossible de couvrir de la même étiquette culturelle l’auteur des Essais et un empereur de la télévision, une méditation conçue pour éveiller l’esprit et un spectacle fait pour l’abrutir ; si vous ne voulez pas, quand bien même l’un serait blanc et l’autre noir, mettre un signe d’égalité entre Beethoven et Bob Marley, c’est que vous appartenez – indéfectiblement – au camp des salauds et des peine-à-jouir. Vous êtes un militant de l’ordre moral et votre attitude est trois fois criminelle : puritain, vous vous interdisez tous les plaisirs de l’existence ; despotique, vous fulminez contre ceux qui, ayant rompu avec votre morale du menu unique, ont choisi de vivre à la carte, et vous n’avez qu’un désir : freiner la marche de l’humanité vers l’autonomie ; enfin, vous partagez avec les racistes la phobie du mélange et la pratique de la discrimination : au lieu de l’encourager, vous résistez au métissage.
Que veut la pensée postmoderne ? La même chose que les lumières : rendre l’homme indépendant, le traiter en grande personne, bref, pour parler comme Kant, le sortir de la condition de minorité dont il est lui-même responsable. A cette nuance près que la culture n’est plus considérée comme l’instrument de l’émancipation mais comme l’une des instances tutélaires qui lui font obstacle. Dans cette optique, les individus auront accompli un pas décisif vers leur majorité, le jour où la pensée cessera d’être une valeur suprême et deviendra aussi facultative (et aussi légitime) que le tiercé ou le Rock’n Roll : pour entrer effectivement dans l’aire de l’autonomie, il nous faut transformer en options toutes les obligations de l’âge autoritaire.
L’élitisme reste l’ennemi, mais la signification du mot s’est subrepticement inversée. En disant : « Il faut faire pour la culture ce que Jules Ferry a fait pour l’instruction », André Malraux s’inscrivait explicitement dans la tradition des Lumières et voulait généraliser la connaissance des grandes œuvres humaines ; aujourd’hui, les livres de Flaubert rejoignent, dans la sphère pacifiée du loisir, les romans, les séries télévisées et les films à l’eau de rose dont s’enivrent les incarnations contemporaines d’Emma Bovary, et ce qui est élitiste (donc intolérable) ce n’est pas de refuser la culture au peuple, c’est de refuser le label culturel à quelque distraction que ce soit. Nous vivons à l’heure des feelings : il n’y a plus ni vérité ni mensonge, ni stéréotype ni invention, ni beauté ni laideur, mais une palette infinie de plaisirs, différents et égaux. La démocratie qui impliquait l’accès de tous à la culture se définit désormais par le droit de chacun à la culture de son choix (ou à nommer culture sa pulsion du moment).
« Laissez moi faire ce que je veux » : aucune autorité transcendante, historique ou simplement majoritaire ne peut infléchir les préférences du sujet post-moderne ou régenter ses comportements. Muni d’une télécommande dans la vie comme devant son poste de télévision, il compose son programme, l’esprit serein, sans plus se laisser intimider par les hiérarchies traditionnelles. Libre au sens où Nietzsche dit que ne plus rougir de soi est la marque de la liberté réalisée, il peut "lâcher tout" et s’abandonner avec délices à l’immédiateté de ses passions élémentaires. Rimbaud ou Renaud, Levinas ou Lavilliers – sa sélection est automatiquement culturelle. 
La non-pensée, bien sûr, a toujours coexisté avec la vie de l’esprit, mais c’est la première fois dans l’histoire européenne, qu’elle habite le même vocable, qu’elle jouit du même statut, et que sont traités de racistes ou de réactionnaires, ceux qui, au nom de la “haute” culture, osent encore l’appeler par son nom.
     Soyons clair : cette dissolution de la culture dans le tout culturel ne met fin ni à la pensée ni à l’art. Il ne faut pas céder au lamento nostalgique sur l’âge d’or où les chefs d’œuvre se ramassaient à la pelle. Vieux comme le ressentiment, ce poncif accompagne, depuis ses origines, la vie spirituelle de l’humanité. Le problème auquel nous sommes, depuis peu, confrontés est différent, et plus grave : les œuvres existent, mais la frontière entre la culture et le divertissement s’étant estompée, il n’y a plus de lieu pour les accueillir et leur donner sens. Elles flottent donc absurdement dans un espace sans coordonnées ni repères. Quand la haine de la culture devient elle-même culturelle, la vie avec la pensée perd toute signification. C’est lorsqu’il entendit pour la première fois d’un cheval de course génial qu’Ulrich, l’homme sans qualités de Musil, renonça définitivement à ses ambitions. Il était alors (1913) un scientifique prometteur, un jeune espoir de la république des esprits. Mais à quoi bon s’obstiner ? « dans sa jeunesse encasernée, Ulrich n’avait guère entendu parler que de femmes et de chevaux , il avait échappé à tout cela pour devenir un grand homme, et voilà qu’au moment même où, après des efforts divers, il eût peut être pu se sentir proche du but de ses aspirations, le cheval qui l’y avait précédé, de là-bas le saluait… » (Musil)
Moins radical que son héros, Musil a écrit les deux premiers volumes de l’Homme sans qualités. Il semble aujourd’hui récompensé de cette persévérance. Personne, en effet, ne conteste plus son génie : mort ignoré, il a sa place dans les expositions, dans les rééditions, dans les études universitaires qui attestent la fascination du public contemporain pour les dernières années de l’Empire austro-hongrois. Mais – ironie de l’histoire – le pessimisme d’Ulrich est ratifié par la forme même que prend la commémoration de son créateur. Comme l’a remarqué Guy Scarpetta, la mode viennoise, en cette fin de Xxè siècle, est caractérisée par « une sorte de nivellement, d’écrasement des noms propres les uns sous les autres – une façon de présenter « Vienne » comme un bloc homogène » (Guy Scarpetta) du kitsch ornemental aux rouflaquettes de l’Empereur, tout dans la Cacanie de François-Joseph est objet de vénération. Un culte indiscriminé célèbre L’Homme sans qualités et les valses de Strauss. Nous aimons dans Vienne l’image anticipée de notre propre confusion, et c’est l’esprit nouveau dénoncé par Musil qui, après avoir triomphé, lui rend un solennel hommage. Il n’y a plus de poètes maudits. Allergique à toute forme d’exclusion, la conception prévalente de la culture valorise aussi bien Shakespeare et Musil que la paire de bottes sublime et le cheval de course génial.

Sa Majesté le Consommateur

Ne pas croire, pourtant, que les qualités qui font si cruellement défaut dans le monde d’aujourd’hui brillaient, dans celui d’hier, d’un éclat sans nuages. Sans doute eût-il été inconcevable pour le bourgeois de s’extasier devant une paire de bottes ou d’appliquer le qualificatif génial à un cheval de course. Mais ce qui inspirait un tel refus, c’était l’utilitarisme et non l’humanisme, la méfiance déclarée à l’égard de toute forme d’oisiveté et non l’attachement éclairé aux valeurs de la culture. « Souviens toi que le temps, c’est de l’argent » : avec ce précepte comme Table de Loi et l’entendement planificateur comme modalité exclusive de la raison, le bourgeois ne faisait pas le détail : il condamnait pour gaspillage et frivolité les préoccupations artistiques aussi bien que distractives ou vestimentaires. Envisageant le monde dans une perspective purement technique, il n’admettait que les réalisations pratiques et les savoirs opérationnels. Et tout le reste – tout ce qui n’était pas fonctionnel, comptable, exploitable – était littérature. Bref, c’est la raison instrumentale ou, pour parler comme Heidegger, « la pensée calculante » qui a fait entrer la pensée méditante (ce que nous appelons ici culture) dans la sphère du divertissement : « la technique comme forme suprême de la conscience rationnelle […] et l’absence de méditation comme incapacité organisée, impénétrable à elle-même d’accéder à un rapport avec « ce qui mérite qu’on interroge » sont solidaires l’une de l’autre : elles sont une seule et même chose ». (Heidegger). 
De grands bouleversements sont intervenus depuis : soumis autrefois à un contrôle rigoureux, les besoins font maintenant l’objet d’une sollicitude incessante, le vice est devenu valeur, la publicité a remplacé l’ascèse et l’esprit du capitalisme intègre maintenant dans sa définition toutes les jouissances spontanées de la vie qu’il pourchassait implacablement au moment de sa naissance. Mais aussi spectaculaire qu’elle soit, cette révolution dissimule une fidélité profonde à l’héritage du puritanisme. En disant à la fois : « enrichissez vous ! » et « Amusez vous ! », en rentabilisant le temps libre au lieu de le réprimer, l’hédonisme contemporain retourne la raison bourgeoise contre le bourgeois : la pensée calculante surmonte ses anciennes exclusives, découvre l’utilité de l’inutile, investit méthodiquement le monde des appétits et des plaisirs et, après avoir ravalé la culture au rang des dépenses improductives, élève maintenant toute distraction à la dignité culturelle : nulle valeur transcendante ne doit pouvoir freiner ou même conditionner l’exploitation des loisirs et le développement de la consommation.
Mais — et cette différence fait la supériorité relative du monde d’hier — les hommes de culture combattaient sous le nom de bêtise la tyrannie de la pensée calculante, tandis que son extension postmoderne ne suscite pratiquement pas de protestations. L’artiste était en guerre contre le Philistin ; de peur de tomber dans l’élitisme et de manquer ansi aux principes élémentaires de la démocratie, l’intellectuel contemporain s’incline devant la volonté de puissance du show-business, de la mode ou de la publicité, et la transformation extrêmement rapide des ministres des Affaires culturelles en gestionnaires du délassement ne suscite, de sa part, aucune réaction. 
Pensant au cinéma américain, Hannah Arendt écrivait dès les années 1950 : « bien des grands auteurs du passé ont survécu des siècles d’oubli et d’abandon , mais c’est encore une question pendante de savoir s’ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu’ils ont à dire. » Moins de trente ans après, ce n’est plus seulement Hollywood qui édulcore Le docteur Jivago, ce sont les metteurs en scène d’avant-garde qui introduisent au théâtre l’esthétique du music-hall et celle de la télévision, et nul, ou presque, ne s’émeut. 
Les intellectuels ne se sentent plus concernés par la survie de la culture. Nouvelle trahison des clercs ? L’industrie culturelle ne rencontre aucune résistance, et en tout cas, lorsqu’elle investit la culture et qu’elle revendique pour elle-même tous les prestiges de la création.
Il est vrai qu’on ne peut se battre sur tous les fronts à la fois, et que les clercs actuels se sont fixés comme objectif prioritaire la rupture avec “le masochisme moralisateur” des générations précédentes : sortant de Marx par Tocqueville, ils montrent que la démocratie n’est pas le masque de la lutte des classes et de l’exploitation, mais qu’elle constitue, au contraire, la grande mutation anthropologique des sociétés modernes. A la différence de toutes les autres figures répertoriées de l’humain, l’homme démocratique se conçoit lui-même comme un être indépendant, comme un atome social : séparé à la fois de ses ancêtres, de ses contemporains, et de ses descendants, il se préoccupe, en premier lieu, de pourvoir à ses besoins privés et il se veut l’égal de tous les autres hommes. Au lieu de calomnier cet homme précaire, ajoutent en substance les néo-Tocquevilliens, il faut le défendre contre ses ennemis de cette part de lui-même qui rêve d’un retour « au bon vieux temps où tout le monde pensait pareil, où la place de chacun était claire en même temps que son appartenance à la collectivité lui était tangible, où la convergence des intérêts, la complémentarité sans concurrence des différents agents, la tension sans heurts de tous et de tout vers un but unique et manifeste formaient la trame solide de l’existence communautaire » (Marcel Gauchet). Les régimes totalitaires témoignent de ce qui arrive à l’homme démocratique lorsqu’il succombe à cette nostalgie.
Une telle réhabilitation de l’individualisme occidental mériterait d’être applaudie sans réserve, si, dans sa rage anti-dépréciative, elle ne confondait l’égoïsme (ou, pour employer une périphrase dénuée de toute connotation morale : la poursuite par chacun de ses intérêts privés) avec l’autonomie.
Mais le fait, pour l’individu, de rompre les liens qui l’attachaient aux anciennes structures communautaires (corporations, Eglises, castes ou rangs) et de vaquer sans entrave à ses affaires, ne le rend pas ipso facto apte à s’orienter dans le monde. Il peut se retrancher de la société sans être pour autant indemne des préjugés qu’elle véhicule. La limitation de l’autorité ne garantit pas l’autonomie du jugement et de la volonté ; la disparition des contraintes sociales héritées du passé ne suffit pas à assurer la liberté de l’esprit : il y faut encore ce qu’au XVIIIe siècle on appelait les Lumières : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéissent pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auront été brisées » (Condorcet). 
Aussi les philosophes militaient-ils d’un même souffle pour étendre la culture à tout le monde et pour soustraire la sphère individuelle au pouvoir de l’État ou à l’emprise de la collectivité. Ils voulaient que les hommes soient simultanément libres de réaliser leurs intérêts particuliers et capables de porter leur réflexion au-delà de cet étroit domaine. 
On le voit aujourd’hui, ils ont gagné la moitié de leur combat : le despotisme a été vaincu, mais pas l’obscurantisme. Les tradtitions sont sans pouvoir, mais la culture aussi. Certes, les individus ne sont pas privés de connaissances : on peut dire, à l’inverse, qu’en Occident et pour la première fois dans l’histoire, le patrimoine de l’Humanité est intégralement et immédiatement disponible. L’entreprise artisanale des encyclopédistes ayant été relayée par les livres de poche, les vidéoscassettes et les banques de données, il n’existe plus d’obstacle matériel à la diffusion des Lumières ». Or, au moment même où la technique, par télévision et par ordinateurs interposés, semble pouvoir faire entrer tous les savoirs dans tous les foyers, la logique de la consommation détruit la culture. Le mot demeure mais vidé de toute idée de formation, d’ouverture au monde et de soin de l’âme. C’est désormais le principe de plaisir — forme postmoderne de l’intérêt particulier — qui régit la vie spirituelle. Il ne s’agit plus de constituer les hommes en sujets autonomes, il s’agit de satisfaire leurs envies immédiates, de les divertir au moindre coût.  Conglomérat désinvolte de besoins passagers et aléatoires, l’individu postmoderne a oublié que la liberté était autre chose que le pouvoir de changer de chaîne, et la culture elle-même davantage qu’une pulsion assouvie. Et les observateurs les plus lucides et les plus désenchantés de l’esprit du temps ne s’en souviennt pas d’avantage. Ils ont beau parler d’ »ère du vide », ils voient, malgré tout, dans cette nouvelle attitude une avancée importante, sinon même la phase ultime de la démocratie. Ils peuvent bien décrire en termes ironiques  l’« âge kaléidoscopique du supermarché et du libre service » (Gilles Lipovetsky), ils ne conçoivent pas d’autre solution à ce rapport au monde que l’ordre disciplinaire et la rigueur des conventions. La régression douce, estiment ils, vaut mieux que la répression dure. Plus même, elle lui fait obstacle : « inutile d’être désespéré, l’ »affaiblissement de la volonté » n’est pas catastrophique, ne prépare pas à une humanité soumise et aliénée, n’annonce en rien la montée du totalitarisme : l’apathie désinvolte représente bien davantage un rempart contre les sursauts de religiosité historique et les grands desseins paranoïaques » (Gilles L)
Naguère aveugle au totalitarisme, la pensée est maintenant aveuglée par lui. Les crimes de l’Occident colonisateur ont longtemps occulté les monstruosités commises au nom de la révolution ; c’est désormais Big Brother qui sert d’alibi et de faire-valoir à la disparition de la culture en Occident. La hantise de 1984 fait de nous les Pangloss de la société de consommation : l’intrusion violente du pouvoir dans la vie privée justifie par contraste l’agression souriante de la musique d’ambiance et de la publicité ; l’embrigadement forcé des masses donne aux dilemmes de l’individu capté par tout et rien dans le Disneyland de la culture, la forme d’un exercice souverain de l’autonomie et l’univers de la télécommande nous apparaît ainsi comme le meilleur des mondes possibles.

p. 147 à 168
Quatrième partie : Nous sommes le monde, nous sommes les enfants 

 

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  • courants de pensée contemporains